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17 février 2014 1 17 /02 /février /2014 19:01

L'ancien monde est en train de mourir, un nouveau monde est en train de naître, mais dans cette période intermédiaire, des monstres peuvent apparaître. Antonio Gramsci


Quelle attitude adopter vis-à-vis de la montée des forces fascistes et de la mobilisation réactionnaire des masses en France? Nous constatons comme beaucoup l’activisme et la montée des courants fascistes. L’inquiétude liée à ce phénomène est légitime. Il faut lutter fermement contre cette tendance du capitalisme en crise. Mais pour le combattre véritablement il faut en premier lieu se débarrasser de la culture bourgeoise de gauche qui a dominé l’antifascisme depuis les années 1980 et qui laisse intactes les racines du fascisme.

 

Tout d’abord caractérisons la situation. Aux milieux des ruines de la crise générale, ce qu’on nomme l’extrême-droite se présente désormais comme « radicale » et parfois comme « révolutionnaire ». Toute la « classe politique » bourgeoise en parle d’ailleurs comme un concurrent et un opposant farouche au « système ». La dite extrême-droite, d’élections en mouvement de rue, remporte des succès en se nourrissant de l’impuissance généralisée. De leur côté, la gauche et la soi-disant extrême-gauche en défendant le statu-quo social et les sacro-saintes institutions apparaissent de plus en plus et à juste titre comme des soutiens au système capitaliste dominant. L’ironie cruelle veut que ce soit au moment où ce dernier n’est plus qu’une arche croulante. Quant au courant communiste, il est embryonnaire en France. Toutes les thèses de Marx sur les cycles de crise et sur le lien capital financier-capital industriel apparaissent comme une évidence mais le drapeau communiste n’est pas encore repris par une avant-garde révolutionnaire et donc à plus forte raison par les masses. La situation est donc celle d’une paralysie face aux courants fascistes qui sont en train de constituer un mouvement de masse et pour les plus sérieux d’entre eux de proposer un programme politique pour gérer la crise.

 

La première particularité de cette période c’est que le Front National, qui est toujours la maison-mère de tous ces courants hétéroclites, n’est plus un simple exutoire électoral ou un épouvantail utile aux partis du régime. Il est leur challenger n°1. La seconde particularité, dont nous allons parler ici, est nouvelle. La société française change. Les mille et un courants fascistes n’ont plus comme seule base la petite-bourgeosie blanche dont ils alimentent traditionnellement les peurs de déclassement en agitant la « menace immigrée » et « l’invasion islamiste ».

 

Cette nouvelle donne a été rendue plus visible par tout le battage médiatique et politique voulu par Valls et le CRIF autour de « Dieudoral » (le duo composé par Dieudonné,  comédien et businessman provocateur aux millions de followers et de fans et par Alain Soral l’ex-cadre du FN). Dieudoral a fait naître un sous-courant s’affichant comme ni raciste ni pro-colonial. Il s’adresse aux opprimés et aux enfants de la colonisation pour leur vendre de la camelote conspirationniste en guise de résistance à « l’Empire » et au « système ». Dieudoral reprend en les réactualisant tous les poncifs éculés issus de l’antisémitisme français de la Troisième République (comme il a pu s’exprimer par exemple avec Edouard Drumont auteur à la fin du XIX° siècle du pamphlet La France juive). Via internet, Dieudoral alimente un mythe « anti-système » sur les « vrais dominants ». Ce mythe se diffuse d’ailleurs massivement dans beaucoup d’esprits. On peut le résumer ainsi : toute la domination viendrait d’un grand complot sioniste et/ou maçonnique dont les forces coloniseraient la France. En bonne logique antisémite, le capitalisme est réduit aux « banksters » juifs et le sionisme est confondu avec la judéité. La conclusion politique et concrète de cette « idéologie » est un appel à la soumission et au suicide collectif : les enfants de l’immigration trahis par la gauche sont désormais sommés de rallier l’extrême-droite « anti-système ». Que dit en substance Dieudoral pour convaincre des « musulmans » et des « jeunes de banlieue » de rejoindre les fachos? Réponse : ils ont des ennemis communs. Toute alliance est donc bonne contre le « complot sioniste », Il faut aussi « sauver la civilisation », sauver la république française comme idéal, sauver sa propre identité, ses propres traditions,  contre le « mondialisme » et le sionisme mondialisé en s’alliant aux nationalistes. L’avenir de la jeunesse opprimée serait de chanter la Marseillaise et de faire des « quenelles », en chœur avec toute la fange fasciste. Tout cela au nom d’une « alliance objective » même si les nouveaux amis nationalistes méprisent profondément les « zyvas » de banlieue, considérés comme des délinquants  répugnants, ou même comme des « ennemis de l’intérieur» car issus d’une immigration massive qui a pourri la douce France populaire (Cf. Le livre de Soral, Jusqu’où va-t-on descendre ?2002).

 

Que des opprimés expriment leur rage sous la forme d’une haine anti-juive, anti-homosexuelle, anti féministe est toujours une grande victoire pour les classes dominantes. C’est une expression nocive et toxique pour les masses populaires mais c’est la dernière mode idéologique, la dernière folie d’une longue liste de folies. Elle s’exprime sous des formes étranges : des enfants de la colonisation suivent Dieudoral et rejoignent dans la rue les nostalgiques de l’Algérie française !

 

Tout le baratin « anti-système » de Dieudoral joue avec le scandale mais il est indolore pour les rouages du capitalisme. Par contre il révèle un état de grande faiblesse dans l’expression politique autonome des quartiers populaires. On peut comprendre qu’à ce titre un journal islamophobe comme Le Point se réjouisse de la situation. Cet hebdomadaire est un de ceux qui crachent une haine permanente sur les immigrés et leurs enfants avec ses Unes à répétition sur la « menace musulmane ». Il titrait dernièrement sur une enquête à propos de la nouvelle « extrême-droite black-blanc-beur » (Le Pointn°2160 paru le 06 févr. 2014). La mise en scène d’un tel courant est une aubaine pour tous les tenants du « racisme respectable », c’est-à-dire pour tous ceux qui couvrent de boue les français aux origines africaines ou plus récemment les roms sans que cela fasse scandale. Les 15 dernières années les éditocrates des grands médias, les socioflics à la Michel Wieviorka et toute la cohorte d’un front de la haine, Finkielkraut en tête, ont craché leur venin sur la jeunesse des quartiers populaires. Ils ont notamment critiqué dans tous les médias le soutien exprimé par la jeunesse populaire au peuple palestinien. A leurs yeux, ce n’était pas de la solidarité qui s’exprimait dans les rues de Paris contre la guerre de Gaza en 2009 mais de la haine anti-juive.  Aujourd’hui, ils jubilent de voir un courant politique qui semble donner corps au fameux « antisémitisme des banlieues ». Dieudoral rend ainsi un grand service à cette bourgeoisie bienpensante en guerre contre les masses populaires. La jeunesse opprimée peut à nouveau être prise pour cible et être diabolisée tout en donnant à ces accusateurs publics la bonne conscience d’une posture antifasciste.

 

Tout ce qu’en France on appelle la classe politique a suivi la croisade du ministre de l’Intérieur, Manuel Valls. Cela consistait à vomir sur Dieudonné jusqu’à interdire la tenue de ses spectacles  par une décision inédite et partisane du Conseil d’Etat. Le public de Dieudonné a ainsi un argument de plus pour affirmer que son humoriste est un « résistant » au système. Le clouer au pilori en le transformant en martyr de la « liberté d’expression » convient parfaitement à ses postures victimaires. Mais ce qui se joue derrière l’interdiction des spectacles, c’est autre chose de plus grave. L’idée qui est validée par cette interdiction c’est que seul le non-respect de la souffrance juive durant la Seconde Guerre Mondiale suscite un « trouble à l’ordre à public » alors que chanter les « bienfaits de la colonisation » fait partie du discours social légitime.

 

Cet argument si net du « deux poids, deux mesures » sur le racisme vécu par des millions de gens en France n’est pas audible pour tous ceux qui sont infectés par la culture bourgeoise de gauche. Comme n’est pas audible pour cette culture l’argument de l’influence du lobby pro-israélien, un lobby qui pourtant s’active à désigner comme antisémite toute critique du sionisme. Nous distinguons précisément ces arguments avec leur instrumentalisation politique par les « nationaux-révolutionnaires ». La dénonciation du « deux poids, deux mesures » est juste, elle montre comment fonctionne le racisme structurel en France, elle explique aussi le succès de Dieudonné auprès d’un public qui n’est pas spécialement attiré par des sirènes fascistes.

 

Pour la culture bourgeoise de gauche cette distinction est impossible car son indignation est sélective. Selon cette culture, le capitalisme est indépassable, il faut simplement en limiter les excès. Pour cette culture les institutions républicaines actuelles sont le nec plus ultra et non la résultante d’un rapport de forces provisoire, défavorable pour l’essentiel aux masses populaires. Pour la culture bourgeoisie de gauche tous les racismes ne se valent pas : les génocides indiens, l’esclavage et la colonisation, bref tout ce qui outre-mer a servi à l’accumulation primitive du capitalisme,  sont à placer en matière de crimes de masse en dessous des crimes commis en Europe par le régime hitlérien. C’est la limite de son humanisme.  Pour la culture bourgeoise de gauche,  on doit combattre l’offensive de l’extrême-droite par l’alliance avec des forces du régime.

 

C’est évidemment galvauder la belle notion et la grande stratégie de Front Populaire. Lorsque le golpiste Manuel Valls affirme dans le dernier Journal du dimanche que nous sommes dans une période qui est similaire aux années 1930, il attend un ralliement derrière l’Etat et le gouvernement actuel au nom de l’antifascisme. Mais il s’agit d’une manipulation grossière de l’histoire. Aujourd’hui, contrairement aux années 1930 le mouvement communiste n’est pas puissant et les socialistes ne sont plus de longue date un parti ouvrier. Le Front populaire antifasciste n’a rien à voir avec le soutien au premier expulseur de France et avec un gouvernement qui démantèle les droits sociaux tout en multipliant les guerres de rapine. En outre,  l’Etat français, le golpiste Manuel Valls et tous les dirigeants passés et futurs du régime n’ont aucune légitimité pour endosser un costume antiraciste.  Mais surtout, le problème essentiel consiste à voir que ce n’est pas avec les armes de l’Etat et alimenté par la conception bourgeoise de gauche que l’on combattra les théories pourries qui gangrènent les milieux populaires. Car les masses populaires recherchent des conceptions et des formes de lutte pour se libérer de leurs chaînes. Il faut comprendre ce qui pousse une partie des masses populaires à soutenir de fausses alternatives et ne pas se nourrir de la « morale républicaine » avariée.   Aucune « morale républicaine » ne peut  convaincre les masses populaires que le système politique actuel n’est pas profondément corrompu, que les dirigeants ne sont pas des « fondés de pouvoir du capital » comme disait Marx, que le droit n’est pas une couverture des puissances d’argent, que l’on détruit leur vie sociale au nom d’intérêts d’une infime minorité qui se gave. Quand August Bebel dénonçait l’antisémitisme comme étant le « socialisme de imbéciles », il ne pensait pas qu’on pouvait le combattre efficacement par la défense du statu-quo et par le soutien à des agents des classes dominantes mais au contraire on ne pouvait combattre le pseudo-socialisme que par la défense du socialisme véritable c’est-à-dire par la révolution communiste.

 

Notre objectif n’était pas ici de démonter l’imposture Dieudoral. D’autres militants aux horizons idéologiques divers s’en sont chargés avec pertinence. C’est une tâche utile et nous renvoyons pour cela aux bons articles du site Quartiers libres et au texte de Maxence Staquet sur « la pensée d’Alain Soral » disponible sur le site d’Etudes marxistes. Notre objectif est ici plus précis : il s’agit de comprendre que la paralysie et la faiblesse de la réponse face à la fascisation et à la mobilisation réactionnaire des masses viennent d’une capitulation idéologique. Les forces progressistes en France sont infectées profondément par la culture bourgeoise de gauche et c’est même l’hégémonie de cette culture qui explique en grande partie le succès des charlatans complotistes.

 

La réponse à apporter à la mobilisation réactionnaire des masses ne peut donc pas être d’appuyer une force antipopulaire contre une autre force antipopulaire. La réponse stratégique est dans la reconstruction du mouvement communiste. La réponse tactique est dans la construction d’un front antifasciste qui s’occupe réellement des problèmes concrets des masses populaires. C’est dans ce sens que nous avons créé le Comité Anti-Impérialiste.

 

La crise générale oblige toutes les forces bourgeoises à chevaucher la « colère » des masses populaires et à leur proposer comme cible une autre partie des masses populaires. C’est ce que nous appelons selon la formule de communistes italiens (cf. le Manifeste-Programme du nPCI) la mobilisation réactionnaire des masses. Certes, Il faut combattre toutes les écuries d’extrême-droite, au même titre d’ailleurs que la fascisation de l’Etat par les forces classiques de la bourgeoisie, mais combattre l’extrême-droite ne vaut rien et reste stérile si en même temps on ne  construit pas  le camp de la révolution, c’est-à-dire l’autonomie de pensée et d’action des opprimés. Si nous affirmons être révolutionnaires nous ne devons pas craindre « d’être lardé de coups d’épée ». En d’autres termes si nos ennemis progressent il ne faut pas craindre de rectifier nos erreurs et de corriger ce qu’il y a d’erroné en nous. Leur progression se construit sur nos faiblesses et sur nos reculs. Marx disait que la Révolution progresse en voyant se dresser devant elle une puissante Contre Révolution. Aujourd’hui, toutes les forces de la Contre-Révolution sont vent debout sans qu’apparaisse aux yeux des masses populaires un projet d’alternative révolutionnaire. En l’absence de visibilité et de force du camp communiste ce sont des impostures « rebelles » et grimaçantes, les pseudos alternatives fascisantes qui s’affirment et chevauchent la « colère » des masses. Cela signifie que la solution est dans la recherche de la voie pour que la classe ouvrière s’émancipe avec toute l’humanité opprimée. La seule solution viable face aux fascistes est de renforcer le camp de la révolution pour le communisme.

 

 

Comité Anti-Impérialiste (14 février 2014)


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Published by anti-imperialiste - dans Comité anti-impérialiste
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